Projet Aliénation/émancipation

Projet transversal du CREA 2018
« Séminaire aliénation/émancipation »

Responsables : Cécile Birks, Alice Braun, Laurence Dubois, Sophie Raineri

Quelle aliénation ? Quelle émancipation ?

Aliénation et émancipation sont deux concepts qui peuvent à première vue être envisagés comme deux pendants logiques l’un à l’autre, comme les deux mouvements du même balancier. L’aliéné serait ainsi libéré de ses chaînes dans le mouvement émancipateur. Or, à bien y regarder, on constate qu’il existe un jeu entre ces deux concepts, qui participent à des logiques complémentaires mais néanmoins distinctes.
L’aliénation tout d’abord est un processus essentiellement discursif qui consiste à placer l’autre dans une position d’Autre qui devient alors essentialisante ; ainsi l’aliéné est déclaré comme tel par le discours normalisant du psychiatre. L’aliéné est pris dans un devenir autre qui n’en finit pas et subit le discours d’aliénation qui est posé sur lui. Il est également “aliéné” dans le sens où il devient étranger à lui-même, enfermé dans une incapacité à accéder à ses propres émotions et à avoir une prise, tant sur lui-même que sur le monde qui l’entoure. L’aliénation mentale entraîne alors le plus souvent un internement dans une institution, internement jugé nécessaire, voire salutaire dans la logique d’une altération de la subjectivité qui invalide l’autonomie du sujet.

L’aliénation est une forme de marginalisation radicale, en ce qu’elle pose l’Autre non plus dans les marges du discours, mais dans un au-delà. L’aliéné, dans le langage courant, c’est d’abord le fou, qui en constitue l’archétype, mais c’est également le sujet colonisé, la femme soumise par le patriarcat - toute forme de devenir minoritaire qui est mis au ban du langage dominant.
L’aliéné, souvent un sujet isolé, ne se confronte pas directement à un autre individu, mais plutôt à un discours « aliénant » : il n’y a pas de rapport de réciprocité, mais au contraire, une asymétrie du pouvoir qui écrase l’individu en le relégant à sa périphérie.
Dans cette logique, quel rôle l’émancipation peut-elle avoir ? Autant l’aliénation est un processus subi de manière passive, autant l’émancipation suppose l’appropriation active d’un pouvoir, voire, plus proche du sens étymologique, l’affranchissement d’une tutelle paternelle.
L’émancipation, par ailleurs, est un processus qui recouvre une dimension souvent à la fois personnelle et collective : c’est en s’inspirant de luttes d’émancipation collectives que l’individu trouvent la force de s’émanciper en affirmant sa subjectivité propre.
Mais quel est le rapport de l’émancipation avec l’aliénation ? En est-elle la suite, la résolution ? L’émancipation apporte-elle une réparation au dommage subi par l’aliéné libéré de ses chaînes ?

Le rôle de la littérature
La littérature a-t-elle la possibilité de dire l’aliénation, une expérience qui se situe pourtant au-delà du langage, si, comme le pense Foucault, la folie n’a pas d’oeuvre ? Son rôle ne pourrait pas, dès lors, être de redonner la parole et de briser la logique de l’aliénation ? Quel serait alors le rôle de l’esthétique littéraire dans la mise au jour et la déconstruction des mécanismes de l’aliénation ? Ces deux vocations sont-elles compatibles ?
Enfin, comment la littérature peut-elle participer d’un projet d’émancipation, sur le plan individuel, puis sur le plan collectif ? La littérature a-t-elle un rôle politique ? Se fait-elle l’écho du mouvement émancipateur d’un individu, ou d’une communauté, ou a-t-elle la possibilité d’en être à l’origine même ?

Mis à jour le 28 mars 2018