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Empathie Sélective : États, silence médiatique et minorités / Selective Empathy: States, Media Silence and Minorities

Publié le 21 juillet 2021 Mis à jour le 21 octobre 2021

Organisé par Julien Brugeron (Université Paris Nanterre), Allan Deneuville (ArTeC, Université Paris 8, UQAM) et Soukayna Mniaï (Université Paris Nanterre)

Date(s)

du 17 décembre 2021 au 18 décembre 2021

Lieu(x)
Centre de colloques, campus Condorcet, Aubervilliers
(English version below)

Empathie Sélective : États, silence médiatique et minorités


Des émeutes en Ukraine aux révélations d'Edward Snowden en passant par les attentats terroristes ou les vagues de migrations syriennes et les catastrophes humanitaires qui en découlent, l'attention accordée à des événements marquants est telle qu'elle en viendrait presque à banaliser certaines tragédies reléguées au second plan des premières. Aussi la surmédiatisation de la pandémie de Covid-19 a-t-elle constitué un écran médiatique majeur qui a rendu presque inaudible la reprise des bombardements russes à Idlib en Syrie en décembre 2019, le conflit frontalier au Haut-Karabagh en juillet 2020, l’exploitation des Ouïghours au Xinjiang, ou l’aggravation de la crise humanitaire au Yémen ces derniers mois, pourtant qualifiée par certains médias de “pire crise humanitaire au monde”. Alors même que la diffusion d’internet et des réseaux sociaux permet un accès plus immédiat et mondial à l’information, des formes de sélection empathique perdurent.

L’empathie peut se définir comme le fait de se mettre à la place d’autrui et de percevoir ce qu’il ressent. Ce terme apparu en langue allemande à la fin du XIXe siècle (Hochmann) s’est popularisé ces dernières décennies en psychologie, neurosciences et sciences sociales, suscitant d’importants débats sur les phénomènes psychiques et sociaux qu’il recouvre (Perreau).

Nous proposons de nous intéresser à l’empathie comme une notion qui fait référence à des ressentis individuels mais aussi à leurs formes d’expression, privées ou publiques, politiques et artistiques, verbales (réseaux sociaux, communiqués d’organisations, discours ou pancartes lors de rassemblements, pétitions, etc.) ou non-verbales (minutes de silence, marches blanches, photographies, peintures, danse, etc.).

L’empathie ressentie ou non face à différents phénomènes peut dès lors être lue comme le reflet d’un rapport au monde et aux autres. L’empathie est ainsi un processus individuel, mais qui s’inscrit dans des cadres collectifs. Essayer de comprendre les ressorts de cet investissement empathique du public amène donc à s’interroger sur la formation des sentiments d’appartenance collective des individus, et des valeurs qui les sous-tendent. L’ampleur et le cadrage proposés par le traitement médiatique orientent et reflètent d’un même élan des sentiments d’empathie au sein des populations. Si la relation entre médias et empathie est forte, le traitement médiatique n’est toutefois pas un reflet exact des émotions que suscitent des événements. Il existe différents degrés d’émotion face à un même événement et au traitement médiatique qui en est fait : différents facteurs peuvent expliquer ce que Gérôme Truc définit comme des « modes de concernement ». On peut ressentir une empathie particulière en raison de caractéristiques communes (âge, sexe, emploi, lieu de vie, etc.), d’expériences personnelles ou familiales, ou encore de liens historiques, culturels ou politiques. En somme, quelles conditions socio-politiques déterminent l’empathie et son absence ?

Tout d’abord, les médias jouent un rôle fondamental dans le cadrage des faits d’actualité, et orientent ainsi les réactions à un événement. Ainsi, le traitement médiatique de différentes crises à travers le monde ne semble pas se déployer dans une même envergure. Comment expliquer que l'incendie de Notre-Dame ait occupé l'attention continue des chaînes d'information et de la presse mondiale quand, la même année, les médias occidentaux ne commencent à s’intéresser à l’incendie en Amazonie qu’après un certain temps de latence, au détriment du vivant en général ?

Provoquant l'ire d'une partie des réseaux sociaux, ce traitement médiatique est si sélectif que, même une fois ces incendies mis sur le devant de la scène, ils sont présentés comme les destructeurs du "poumon vert" du monde (occidental) assigné à une fonction unique : veiller à la survie d'autre chose que lui-même. Les populations et les écosystèmes ne sont pas considérés comme des êtres à part entière mais comme des vies cantonnées à de simples moyens, réduites au silence de l'utilitaire.

Origine possible de la mobilisation, l’empathie suscitée par une atteinte à « ce à quoi nous tenons » (Dewey) fait se mouvoir individus et collectifs. Ces entrepreneurs de cause s’appuient éventuellement sur ce processus émotionnel pour générer un soutien à leurs actions. C’est notamment le cas de réfugiés Ouïghours ou d’ONG les défendant, ou encore d’actions comme celles de Greenpeace pour attirer l’attention sur les effets concrets des actions humaines sur la forêt amazonienne.

De quoi ce « réchauffement médiatique » sélectif (Dominique Boullier) est-il le nom ? Si nous ne sommes plus dans une ère post-empires mais précisément à l’apogée d’une logique globale de néo-impérialisme menée par l’Europe, les États-Unis et le Japon (Samir Amin), comment s’opère cette redéfinition des hiérarchisations de l’attention précédemment évoquées ? En somme, quelles sont les modalités globales qui déterminent l’attention que nous portons à tel événement qui se voit accorder (ou non) le statut de crise mondiale ? Comment et avec quels dispositifs se forment ces communautés empathiques ?
Il s’agira alors durant ce colloque d'aborder les questions suivantes :

• Comment la littérature, et les arts performatifs au sens large, ainsi que les activistes politiques, les juristes, et les individus anonymes luttent-ils.elles pour faire entendre ces voix réduites au silence ?
• Comment faire entendre sa voix dans un univers médiatique marqué par de fortes polarisations attentionnelles?
• Dans une approche phénoménologique, comment caractériser le fait d’être mis sous silence?
• Comment, dans un cadre universitaire, pouvons-nous parler de ces questions sans se les approprier au point de rendre notre posture éminemment contradictoire, et prendre publiquement la place des premier.e.s concerné.e.s ?
• Comment produire une connaissance sur ces questions sans octroyer à notre discours le premier rôle, mais en parlant conjointement avec celles et ceux réduit.e.s au silence ?
• Comment parler pour les non-humains ?

Profitant de l'horizon intellectuel et artistique déployé durant ces cinquante dernières années à l'Université, sous l'influence de la French Theory, à travers l'étude des vies marginales (Foucault), précaires (Agamben, Butler), et subalternes (Spivak), ce colloque entend aborder l’empathie sélective et l'ensemble des dispositifs (techniques, médiatiques, politiques et idéologiques) qui la sous-tendent, ainsi que les réponses apportées par les différentes formes d'art.

Ce colloque se tiendra à Paris en décembre 2021. Une solution mélangeant le présentiel et le distanciel sera envisagée pour les personnes ne pouvant effectuer le déplacement physique. Nous encourageons les propositions venant des universitaires, mais également de toutes personnes intéressées par ces questions : écrivain·es, plasticien·nes, cinéastes, juristes, responsables d'associations, militant·es, etc. Aussi, dans un cadre qui ne se borne pas à la francophonie mais à toutes les sphères linguistiques, encourageons-nous non seulement les interventions universitaires traditionnelles, sous la forme classique d'une communication à une ou plusieurs voix, mais également les performances, les entretiens en direct, l'art-vidéo, la présentation de documentaires, les ateliers de réflexion, l'art comme recherche, la recherche-action, etc. Nous invitons les participants et participantes à proposer à la fois recoupements géographiques et intersections théoriques (éco-féminisme, théorie éco-queer, droit animal, etc.), ainsi que des pratiques polyformes : cinéma, littérature, arts plastiques, etc.

NB: Nous encourageons les participant.e.s à l’étranger à envisager une intervention en visioconférence afin de respecter les impératifs écologiques mondiaux.

Mots-clefs (liste non exhaustive) : résistance et littératures des minorités - droit, minorités et système judiciaire - activisme socio-politique - théorie de la reconnaissance et phénoménologie de l’expérience minoritaire - droit animal - queer studies - African-American studies - global studies - North-African studies - études francophones - Performance art - media studies - Économie et écologie de l’attention - Care studies

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Selective Empathy: States, Media Silence and Minorities


From the riots in Ukraine to the revelations of Edward Snowden, from terrorist attacks to the waves of Syrian migration and their consequent humanitarian disasters, the attention given to striking events is such that it trivializes some tragedies that almost end up being marginalized. Thus, the excessive media coverage of the Covid-19 pandemic has been a major media screen that almost muted the resumption of Russian bombing in Idlib, Syria (December 2019), the border conflict in Nagorno-Karabakh (July 2020), the exploitation of Uyghurs in Xinjiang, or the worsening of the humanitarian crisis in Yemen over the past few months, which has nevertheless been described by some media outlets as the "world's worst humanitarian crisis."

Empathy can be defined as the act of putting oneself in the place of someone else and perceiving what they feel. This term, of German origin, appeared at the end of the 19th century (Hochmann) and has grown in popularity in recent decades in psychology, neuroscience and social sciences, giving rise to crucial debates on the psychological and social phenomena it covers (Perreau). We propose to focus on empathy as a notion that refers to individual feelings but also to their forms of expression, private or public, political and artistic, verbal (posts on social networks, the press releases and reports of organizations, speeches or signs during rallies and protests, petitions, etc.) or non-verbal (moments of silence, white marches, pictures, paintings, dancing, etc.).

The empathy felt (or not) when faced with different phenomena can therefore be read as the reflection of a certain relationship to the world and to others. Hence empathy is an individual process within a collective framework. Trying to understand the mechanism of this empathic commitment by the public therefore leads us to question the formation of the feelings of collective belonging, and the values that underpin them. At one fell swoop, the scope and framing of the media treatment both orient and reflect feelings of empathy within the populations. While the relationship between the media and empathy is strong, media treatment is not an accurate reflection of the emotions that events evoke. There are different degrees of emotion when faced with the same event and the media treatment of it: different factors can explain what Gérôme Truc defines as "modes of concern". One can feel a particular empathy because of common characteristics (age, gender, job, place of life, etc.), personal or family experiences, or historical, cultural or political links. In short, what socio-political conditions determine empathy and its absence?

First off, the media play a fundamental role in framing the news, and thus orient the reactions to an event. Thus, the media treatment of different crises around the world does not seem to operate on the same scale. How can we explain that the Notre-Dame fire gathered the continuous attention of the news channels and the world press when, the same year, the Western media only began to take an interest in the fire in Amazonia after a longer period of time, at the expense of the living in general? As it set off the wrath of certain sections of the social networks, this media treatment is so selective that, even once these fires were brought to the forefront, they were presented as the destroyers of the "green lung" of the (Western) world, assigned to a unique function: to ensure the survival of something other than itself. Populations and ecosystems are not considered as beings in their own right but as lives confined to mere means, silenced and only considered as tools.
As one of the possible origins of mobilization, empathy aroused by an attack on "what we value" (Dewey) moves individuals and collectives. These claims-makers eventually rely on this emotional process to generate support for their actions. This is notably the case for Uyghur refugees or NGOs defending them, or for actions such as those of Greenpeace to draw attention to the concrete effects of human actions on the Amazon forest. What is this selective "media warming" (Dominique Boullier) all about? If we are no longer in a post-empire era but precisely at the peak of the global logic of neo-imperialism led by Europe, the United States and Japan (Amin), how does this redefinition of the hierarchies of attention mentioned above take place? In short, what are the global conditions that determine the attention we pay to an event that is (or is not) granted the status of a global crisis? How and with what devices are these empathetic communities formed?

This conference will address the following questions:

- How do literature and the performative arts in general as well as political activists, lawyers, and anonymous individuals struggle to make these silenced voices heard?
- How does one make one's voice heard in a media universe marked by strong attentional polarizations?
- From a phenomenological perspective, how can we characterize what it means to be silenced?
- How can we talk about these issues in an academic setting without appropriating them to the point of making our posture eminently contradictory, and publicly taking the place of those directly affected by them?
- How can we produce knowledge about these issues without giving our discourse the leading role, but speaking jointly with those who are silenced?
- How can we speak for the non-humans?

In the wake of the intellectual and artistic horizon that has flourished over the last fifty years in academia under the influence of French Theory and through the study of marginal (Foucault), precarious (Agamben, Butler), and subaltern (Spivak) lives, this conference intends to address selective empathy and the set of devices (technical, media, political, and ideological systems) that maintain it, as well as the responses provided by the various art forms.

This conference will be held in Paris in December 2021. We will consider both face-to-face and remote participation for those who cannot travel physically. We encourage proposals from academics, but also from anyone interested in these issues: writers, visual artists, filmmakers, lawyers, leaders of non-profit organizations, activists, etc. Also, in a framework that is not limited to the French-speaking world but to all linguistic spheres, we encourage not only traditional academic interventions, in the classic form of a conference paper with one or more voices, but also performances, live interviews, video art, documentary presentations, reflection workshops, art as research, action research, etc. We invite participants to propose both geographical overlaps and theoretical intersections (eco-feminism, eco-queer theory, animal rights, etc.), as well as polymorphic/multimedia practices: cinema, literature, visual arts, etc.

Note: We strongly encourage participants from abroad to consider videoconferencing so as to meet environmental imperatives.

Keywords : resistance and minority literatures - law, minorities and the justice system - socio-political activism - theory of recognition and phenomenology of minority experience - animal rights - queer studies - African-American studies - global studies - North-African studies - francophone studies - performance art - media studies - economics and ecology of attention - care studies

Orientation bibliographique / Bibliography:

BUTLER, Judith. Precarious life: the powers of mourning and violence. London ; New York: Verso, 2006.
CHURCHILL, Ward, “I am an Indigenist: Notes on the Ideology of the Fourth World” in Acts of Rebellion: The Ward Churchill Reader (New York: Routledge, 2003)
CITTON, Yves. Pour une écologie de l’attention. La couleur des idées. Paris: Seuil, 2014.
DAS, Veena. Affliction: health, disease, poverty. New York: Fordham University Press, 2015.
GOFFMAN, Erving. Les cadres de l’expérience, Paris, Éditions de Minuit, 1991.
HOCHMANN, Jacques. Une Histoire de l’empathie, Paris, Odile Jacob, 2012.
HONNETH, Axel, La lutte pour la reconnaissance. Paris : Gallimard, 2015.
PERREAU, Laurent. Chapitre 1. Empathie et sciences sociales : les divers motifs d’une mise à distance In : Les paradoxes de l’empathie : Philosophie, psychanalyse, sciences sociales [en ligne]. Paris : CNRS Éditions, 2011.
SPIVAK, Gayatri Chakravorti. "Can the Subaltern Speak?" in Marxism and the Interpretation of Culture, eds. Cary Nelson and Lawrence Grossberg. Basingstoke: Macmillan. 271–313. 1988.
TRUC, Gérôme. Sidérations : une sociologie des attentats, Paris, PUF, 2016.

Mis à jour le 21 octobre 2021